La situation au Liban : entre crises et réfugiés. Interview du Dr Kamel Mohanna

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Depuis 2011, le Liban connaît un afflux sans précédent de réfugiés, notamment en provenance de Syrie. En tant que coordinateur des ONG libanaises et arabes, et fondateur de l’organisation Amel international, comment définiriez-vous la situation aujourd’hui ? 

Kamel Mohanna : Je voudrais d’abord saluer le Liban et les Libanais, qui, malgré les difficultés auxquelles est confronté le Liban depuis déjà presque 50 ans, ont offert un modèle de solidarité en recevant les réfugiés syriens au moment où l’Europe fermait ses frontières. Il s’agit là d’une longue tradition d’accueil : les Syriens ont eux-mêmes fait preuve de solidarité avec le peuple libanais pendant la guerre civile, en accueillant 200 000 personnes, puis pendant l’invasion israélienne, en 2006, lorsque 260 000 Libanais ont trouvé refuge en Syrie.

Selon le HCR, près d’un million de réfugiés sont arrivés depuis 2011 – 1, 5 millions selon le gouvernement, ce qui représente à peu près le tiers de la population libanaise. Autrement dit, Avec 400 000 réfugiés palestiniens et les « travailleurs domestiques », près de la moitié des habitants au Liban viennent de l’étranger. 

Alors que l’Europe se replie sur elle-même et a refusé d’appliquer la 4e Convention de Genève, ou la Convention européenne de droits de l’Homme, j’ai interpelé Monsieur Macron sur ce point, lors de sa visite au Liban : « on a 1 ,5 millions de réfugiés, ce qui, en proportion, équivaudrait à 170 millions en Europe. Vous, vous avez fermé vos frontières, alors que nous, nous les accueillons depuis maintenant presque 11 ans. Et on vit ensemble malgré les difficultés. »

Alors que le Liban traverse une crise sans précédent et continue, quelle est votre stratégie d’accueil ?

KM : Amel a été fondée en 1979, après la première invasion israélienne du Sud-Liban. C’était probablement, pendant la guerre civile et l’occupation israélienne, la plus grande organisation laïque et non-confessionnelle – j’insiste sur ce point – dans un pays où le système est confessionnel. L’organisation s’appuie actuellement sur 28 centres, 6 cliniques mobiles, 2 unités mobiles éducatives dans les camps de réfugiés et une unité de protection pour les enfants des rues. Près de 1300 volontaires sont employés à plein temps, dont 85% de jeunes filles. Tous sont des leaders engagés dans la société et travaillent pour assurer la dignité humaine. 

Dès le début de la crise syrienne, nous avons appelé à une localisation de l’aide : « il faut aider le Liban qui aide la Syrie ».  Pourtant, et en dépit des recommandations du Sommet mondial de l’humanitaire organisé à Istanbul en 2016, seulement 2% de toutes les aides qui sont parvenues au Liban depuis la crise ont été attribuées aux organisations nationales. 

C’est important, à vos yeux, d’aider les organisations nationales ? 

KM : C’est primordial. La société civile est très forte au Liban, c’est le pays le plus riche en ONG à travers le monde. Pour vous donner une idée, on a au Liban 860 centres médicaux et dispensaires dont 760 appartiennent aux organisations humanitaires et seulement 100 au secteur public. 

Nous avons nos centres, notre staff. Nous ne consacrons que 7% de notre budget à l’administration, contrairement à 60% dans les organisations internationales. On reste militant avant tout, dans un monde où tout est devenu matériel. J’ai la prétention de dire qu’il faudrait 10 fois plus d’argent à n’importe quelle organisation internationale pour faire ce que nous faisons. 

Amel est l’organisation qui a le plus travaillé au Liban avec les réfugiés syriens, en solidarité avec eux. Il ne s’agit pas de charité, avec « la main qui vient d’en haut ». Chez Amel, beaucoup de Syriens travaillent au sein de l’association, et ne se contentent pas de bénéficier des programmes que nous avons. 

De plus, nous militons pour impliquer les municipalités dans nos programmes, en coordination avec les Nations unies et les bailleurs de fonds. Certains bailleurs ont compris la nécessité d’avancer main dans la main avec la société civile et les structures publiques ; d’autres ont refusé.

Avec la crise en Ukraine, craignez-vous un désintérêt progressif des donateurs pour le Liban ?

KM : avec la crise qui dure depuis 2011, on assiste tout d’abord à un phénomène de « fatigue des donateurs ». Face à la multiplication des crises dans le monde, les aides ont en général tendance à baisser. Avec la crise en Ukraine, il y a une peur terrible que le regard se focalise sur cette région, aux dépens des autres crises. 

Amel est une organisation complètement indépendante. 53% de notre budget provient de la participation des bénéficiaires. L’association organise également plusieurs collectes de fonds chaque année, même si avec la crise financière, c’est devenu plus compliqué. On a également créé un magasin qui vend les produits fabriqués dans nos centres, essentiellement par des femmes (savon, huile d’olive, artisanat). Si ce projet s’inscrit dans un objectif de diversification de nos sources de revenus, il s’agit également de favoriser l’autonomisation des femmes, à laquelle nous sommes très attachés. On ne peut pas parler de démocratie si les femmes ne prennent pas leur place au sein de la société. Et pour cela, il faut contribuer à leur libération économique. 

Malgré tout, nous sommes tous inquiets pour l’avenir. Tout ce que nous faisons est insuffisant car partout, les besoins sont supérieurs à nos moyens. Amel est devenue internationale, avec un bureau aux États-Unis, qui est notamment venu en aide aux Américains vulnérables comme lors de la tempête de février 2021, en France, en Belgique, en Italie, en Suisse. L’association travaille à l’ouverture d’antennes en Éthiopie, au Sri Lanka, en Côte d’Ivoire, en Sierra Leone. Les besoins dans le monde sont immenses.

Et la crise ukrainienne ne fait que les renforcer. Nous nous attendons par exemple à une augmentation de nombreux prix, car le blé et le fuel notamment viennent de cette région. Au Liban, pays en pleine inflation, la première conséquence est le doublement du prix de l’électricité. On craint également la pénurie de dollars. Or, 82% des gens vivent sous le seuil de pauvreté, dont 32% dans une pauvreté extrême : familles syriennes, palestiniennes, libanaises. Désormais, tout le monde est concerné. Et inévitablement, si la « fatigue des donateurs » concernant le Liban devait s’accentuer alors que les besoins locaux ne font qu’augmenter, la situation pourrait devenir bien plus compliquée. 

S’achemine-t-on vers une famine au Liban ?  

KM : Certains disent qu’un jour, on nous jettera des colis alimentaires depuis des avions. En tant que Libanais, j’ai honte qu’on vous demande des médicaments et des produits alimentaires.

Le Liban est un pays très riche en ressources humaines ; c’est également un modèle de coexistence entre religions. Alors, il nous faut lutter et, au sein d’Amel, nous sommes plus que jamais engagés sur le terrain. Au Liban, l’association est présente partout, dans toutes les communautés, et offre un modèle de citoyenneté et de dignité humaine. Par exemple, on est à la fois présent à Ain el Remmaneh et à Chiyah, là où la guerre civile a commencé. 

Aucun de nous n’a choisi sa famille, sa nationalité ou sa religion. Ce sont des choses dont nous avons hérité. Ce que nous pouvons faire ensemble, c’est le vrai défi. L’objectif est de préparer l’évolution des mentalités ; on travaille sur ce qui nous rassemble et on mise sur la jeunesse, qui est source de promesses pour l’avenir. 

Et si un jour les forces de changement deviennent plus fortes, elles auront déjà une infrastructure sur le terrain sur laquelle s’appuyer.